« Il faut toujours une main pour écrire, et un cœur pour comprendre. »
– Paul Éluard
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Monique DETRY, diplômée en éducation physique et biologie de l'Institut du Parnasse (A.E.S.I.) à Bruxelles, et en sciences religieuses de l'Institut d'Études Théologiques des Jésuites à Bruxelles (I.E.T.), professeur d'éducation physique, de biologie puis de religion en différents lieux dont l'Institut de la Vierge-Fidèle à Schaerbeek dont elle est une année directrice de l'École primaire, auteur de publications, animatrice de conférences-débats pour la Congrégation Notre-Dame de Fidélité à Paris, née à Etterbeek le 13 décembre 1945. Sans alliance.
Professeur de plusieurs générations d’élèves, Monique Detry, fille d’André (1903-1990), et d’Anne van Steenberghe, en compte de célèbres, parmi lesquelles la Princesse Astrid de Belgique, mais encore Mathilde d'Udekem d'Acoz épouse du Roi Philippe de Belgique, et la comtesse Stéphanie de Lannoy devenue Grande-Duchesse de Luxembourg qui, toutes deux, sont descendantes de la famille della Faille comme Nathalie della Faille de Leverghem épouse de Philippe-Edgar Detry (° 1962). Essayiste, Monique Detry, a publié trois œuvres importantes, et vit depuis 2007 en Vendée, après avoir été professeur à Bruxelles. Dans les articles de presse parus à son sujet, l'un souligne en préambule : « Professeur non conformiste d'éducation physique, Monique Detry est adorée de ses élèves. Critique originale de trois « célébrités » : Françoise Mallet-Joris, Gilbert Cesbron et Anne Sylvestre, elle est devenue leur amie ». C'est en effet une longue amitié qui les unit, née au hasard de rencontres littéraires, tant pour Gilbert Cesbron que pour Françoise Mallet-Joris. Monique fut proche aussi de Anne Philipe née Nicole Navaux et épouse de Gérard Philipe, femme de lettres, cinéaste et ethnologue française.
Les Archives et Musée de la Littérature à Bruxelles conservent des échanges de courrier entre la baronne Lilar, mère de Françoise Mallet-Joris de laquelle Monique est proche, de même qu’avec sa fille. Pour l’écriture du livre qu’elle consacre à cette dernière, il y a de nombreuses rencontres, à Anvers notamment. En octobre 1974, Monique écrit : » Je comptais vous proposer, si cela vous agrée, de passer à Anvers un de ces prochains mercredis (pour moi jour de liberté) afin de vous remettre un exemplaire terminé du manuscrit consacré à l'oeuvre de Françoise. Celle-ci a paraît-il déposé l'exemplaire que je lui avais fait parvenir chez Grasset. Il faut donc attendre la décision de l'éditeur ; mais quelle qu'elle soit je voudrais que vous soyez une des premières à prendre connaissance de ce travail qui m'a apporté tant de joies et pour lequel, vous le savez, vos encouragements, et surtout votre accueil si charmant m'ont été présence précieuse et aide efficace (...). En décembre de cette année-là, elle répond à un courrier de Suzanne Lilar lui écrivant : « Merci de ce que vous me dites des pages consacrées à Françoise. J’ai revu dernièrement Pierre de Boisdeffre qui m’a dit avoir recommandé mon ouvrage par un courrier personnel adressé à Bernard Privat. Tant de sollicitude et de gentillesse me ravissent et ce sont des encouragements bien précieux ». Si Pierre de Boisdreffe est diplomate, il est aussi homme de Lettres et critique français, alors que Bernard Privat, écrivain, Prix Aurel de l’Académie française, Prix Femina 1959, dirige pendant plus de deux décennies les Editions Grasset. On le constate le talent de Monique Detry est pris totalement au sérieux par le monde littéraire d’alors, et dans ledit courrier dont une copie est conservée au Musée de la Littérature, Pierre de Boisdreffe évoque « le talent de Mademoiselle Monique Detry » et qu’il a « trouvé cette étude remarquable. Elle souligne et met en valeur les qualités évidentes de l’écrivain ».
On sait que nombreux dans la famille Detry ont aimé ou aiment l’écriture ou la poésie. Léon-Octave, Ernest, Arsène, pour ne citer qu’eux, et Monique, qui elle aussi a cette âme littéraire qui pose un regard poétique sur les êtres, les choses et les mots. Ses simples échanges épistolaires donnent vie aux mots comme un peintre donne matière et existence à une toile. Le 6 décembre 1974, elle écrit à Suzanne Lilar : "Si j'étais fée, du jardin d'hiver, je ferais l'île aux oiseaux, simplement parce que vous les aimez. Mais je n'ai ni baguette magique ni pouvoir enchanteur... Juste assez de rêves et juste assez d'images pour vous offrir quand même un bouquet de plumes et ce concert muet qui des champs à la mer prend la route du vent, et parfois dans un arbre s'installe pour un printemps. Je voudrais que ce matin du 6 décembre, comme autrefois, soit jour de fête. C'est pourquoi je l'ai choisi, non seulement pour vous dire tous les voeux que je forme pour vous et pour Monsieur Lilar, car ces jours-là sont à venir, mais surtout pour vous remercier de ce que vous avez été pour moi cette année. Ce long cheminement à travers les paysages de Françoise ne m'aurait conduite que là, je n'aurais pas perdu mon temps. J'ai reçu et aimé non seulement la maison, mais aussi ceux qui la hantent, mais aussi ceux qui l'habitent et j'ai vu le jardin, beau à toutes les saisons, avec votre regard qui sait les secrets de la terre, et les signes du ciel. J'espère retourner de temps à autre à Anvers. Il y fait bon et votre accueil est si cordial que les heures y sont joie. Puisse 1975 vous garder en bonne santé et s'éclairer à la lumière de la tendresse".
Le 18 février 1975, elle se livre : « Est-ce le brouillard mouillé ? Est-ce le gris du jour aux regrets d’un ciel terne ? Est-ce la flew -déjà-entre givre et gelée ? Et si mal dépliée ? Est-ce du paysage, la mélancolie douce, la tristesse dorée qui dans ce soir silence jusqu’à vous me conduisent ? Le jardin doit avoir ce charme désolé que Françoise dépeint avec ses mots de terre et d’eau. Un peu meurtri, lui aussi, au sortir de l’hiver, il repense l’harmonie et je l’aime d’avoir été juste assez loin au chemin de la mort pour qu’aux frontières du refleurir il existe demain. J’entre chez vous par le jardin, et il touche à la mer... Vous êtes dans la maison de bois qui chante le feu et l’ombre. La lumière voilée éteint tous les reflets des miroirs qui se taisent. A la barre du temps, vous êtes rose des vents. Qu’ils soient doux alizés aux courants des marées, et s’ils soufflent en tempête que sans mal ils s’apaisent et que pour vous reviennent les saisons du soleil. A vivre en haute mer les infinis se mêlent... Mais je voulais vous dire... J’aurai rendez-vous vendredi chez Grasset ! Je vous donnerai des nouvelles après cette entrevue. Vous savez les pensées qui vont vers vous et combien à la nouveauté de l’instant, je vous espère cette qualité d’étonnement qui vous émerveille, qui vous fait vigilance et accueil, cette qualité d’étonnement, une partie du bonheur de vivre... Il s’est mis à pleuvoir. Monique ».
Le 13 juin de cette même année : « Merci pour le jardin, merci pour les oiseaux, merci pour les mots si charmants au livre que j’ai aimé ; merci pour l’accueil, merci pour le temps et surtout, pour l’affection, merci. Je ne sais ce que mon amitié peut pour elle ? Monique poursuit dix jours plus tard : « N’ayant pu vous atteindre la semaine dernière, et les jours à venir promettant d’être volants, je vous mets ce mot pour qu’il porte mes souhaits. Puisse votre séjour à Cagnes être repos dans la paix des jours d’été. Comme je vous l’avais dit, j’ai fait vendredi une plongée sur Paris. J’ai passé un quart d’heure près de Françoise, rue Jacob. Elle se repose. Votre visite lui a fait tellement plaisir. J’espère que pour elle aussi ce temps de vacances sera paisible et réconfortant (...).
Le 26 avril 1976, cet ouvrage intitulé « Françoise Mallet-Joris. Dossier critique et inédits, suivi de « Le miroir, le voyage et la fête » par Monique Detry » parait. Monique y écrit notamment : « Je ne veux pas essayer de définir Françoise Mallet-Joris, d'ailleurs que sais-je d'elle, le flux et le reflux d'une mer secrète, une respiration, des instants partagés au hasard du temps, fugitifs, éphémères, ... et puis l'oeuvre d'écriture qui est d'elle-même cette part donnée que l'imagination et la puissance créatrice façonnent avec talent, et qu'elle ne renie pas" (...) ». Et le 6 juin 1976, les mots s’enchaînent dans les échanges de correspondance avec Suzanne Lilar : « Le soleil n’est pas encore bien réveillé, écailles dans le verre irrégulier de la fenêtre ouverte sur d’invisibles oiseaux sereins, il multiplie la lumière. Madame, je voulais vous dire depuis longtemps le plaisir que j’avais eu à vous voir lors du service de presse du livre consacré à Françoise. Votre présence me fut douce. Les témoignages que je reçois disent l’admiration et l’affection qui est pour Françoise. Quelle joie ce partage. J’ai enregistré hier pour l’émission de Claude Vignon (Nos Lettres françaises) et qui sera diffusée samedi 12 juin à 18H00 sur RTB (I). Difficile à dire ceux que l’on aime, en quelques minutes, en quelques mots... (...) Je pense à vous souvent, et vous le savez, c’est avec affection ».
Un journaliste qui réalise l'interview de Monique campe le décor : « Le « royaume » de Monique Detry conjugue l'émerveillement, le travail et l'humour. Il apaise de tous ses bleus, du mauvé-rosé au violet- aubergine. On les retrouve au lit de repos romantique, au fauteuil habillé de chintz, aux bougies, aux jolies choses, jamais gadgets, toujours souvenirs » (...). Partout des livres, des disques, et de belles photos, prises par elle avec un remarquable talent (...). Et de poursuivre : « Cette jeune femme rayonnante et paisible, aux joues de pomme et au regard rieur, s'est d'emblée révélée écrivain profond et original, belle travailleuse du mot, et artiste du regard. On imagine qu'elle pourrait aussi bien faire carrière de cinéaste. Elle prend aussi beaucoup de photos de la nature. Elle en compose des albums pour ses amis, en les commentant de textes choisis, avec une exquise divination des équivalences, chez ses poètes chéris : Supervielle, René Char, Apollinaire, Patrice de la Tour du Pin. Et Monique d'ajouter : « J'ai la chance de « voir » et le besoin de partager ce que j'ai vu. J'aime ainsi « dire » les gens que j'aime, et ne pourrais écrire sur d'autres. Parce que j'aime Gilbert comme un père, Françoise comme une amie, Anne, comme une grande soeur, j'ai voulu mieux les connaître (...). Ni biographie, ni analyse littéraire, l'approche de Monique Detry est intuitive, poétique, mais pourtant rigoureuse. Sa promenade minutieuse et ravissante dans le vocabulaire, les images, les climats, ouvre de nouvelles perspectives ». Monique est la marraine de Pierre-Arnaud, le petit-fils de Gilbert Cesbron.
En octobre 1978, le journal La Cité, de tendance démocrate-chrétienne consacre un article à Monique pour son ouvrage sur Gilbert Cesbron dans sa rubrique "Lettres" : « C'est une autre démarche qu'entreprend Monique Detry dans un "Profil perdu" qu'elle consacre dit-elle, à un "homme d'aujourd'hui". C'est un regard personnel qu'elle promène sur l'auteur prisonnier de son image: celui qui découvre la parenté entre l'oeuvre et son créateur. Taches de soleil sur un mur gris. La tendresse, la grâce. Ce qui soutient tout le reste et lui donne son unité... Un "essai-florilège" qui vise à rendre vivante l'oeuvre d'un écrivain. Le voici, cet écrivain, avec un nouvel ouvrage et une étiquette d'écrivain catholique solidement accrochée dans le dos. Elle m'exaspère dit Cesbron. Et, pourtant, ce livre est un livre sur les Béatitudes. Mais il est pour tous. Car les béatitudes sont pour tout le monde. Elles sont les "recettes" qui peuvent sauver l'Occident du naufrage où l'entraînent argent, peur et violence ». Des paroles à méditer plus que jamais dans les temps que nous traversons un demi-siècle plus tard... En novembre c'est La Libre Belgique qui évoque l'oeuvre de Monique sur Cesbron et conclut par ces mots : « Les rivaux de Cesbron qui le jalousent, vont le jalouser davantage, à voir Monique Detry le célébrer avec minutie et tendresse. Celui qui pense connaître Cesbron s'avisera à feuilleter « Profil perdu », « Un autre regard sur l'Oeuvre de Cesbron », qu'il répétait de ces banalités qui traînent dans tous les journaux : Madame Detry nous offre un merveilleux arbre de Noël où restent mille choses cachées après le passage des razzieurs ». Écrivain, photographe, flûtiste, guitariste, on l'a compris, Monique a de nombreuses cordes à son arc. Aimant les enfants, elle leur donne comme professeur le meilleur d'elle-même, avec la sensibilité qui la caractérise, qui en fait une artiste au sens profond, douée et dotée de cette qualité qu'elle énonce dans une affirmation : « il est permis d'être tendre »...
La vie se poursuit pour Monique chargée du poids des mots, de la magie des images et de la beauté des échanges. Le 28 octobre 1978, elle est en contact épistolaire avec Jacques Antoine (1928-1995), libraire franco-belge influent qui joue alors un rôle majeur marquant dans la promotion des Lettres belges. Monique le remercie par ces mots: « Votre attention et vos si chaleureux encouragements sont des dons bien précieux qui ajoutent à la joie d'écrire. Je serais très heureuse de reparler de tout cela avec vous et j'accepte l’'invitation à déjeuner pour un jour de novembre (...). Deux mois plus tard, la baronne Lilar lui adresse quelques mots : « Chère Monique, J’ai été très touchée par votre gracieuse attention de Saint Nicolas, comme toujours choisie avec beaucoup de raffinement. Les oiseaux accompagnés de votre petit texte, m’ont ravie, ainsi que les autres cadeaux. Recevez mes sentiments les plus amicaux ».
Le 23 avril 1979, Monique écrit un charmant courrier à cette dernière lui disant « combien j’aurais aimé vous dire très vite combien m’avait enchantée l’émission télévisée qui vous a été consacrée il y a quinze jours déjà. Comme je viens de le dire à J.-M. Mersch, bien plus « qu’au-delà des apparences », cette réalisation fut au-delà du banal. Elle vous était accordée comme le mot à l’image, comme la musique à la forme des choses... Le petit écran devenu fenêtre, j’aimais bien ce qu’il y avait au fond. Le vent dans la lumière était de plénitude, et cette heure toute ronde a bien su choisir ses couleurs. Apparences ? ... Non, ressemblances, et si le mot existait « rassemblances ». Voilà tout ce que j’ai tant tardé à vous écrire et qui, je l’espère, n’aura pas l’air d’arriver trop tard ? Puis-je vous demander la retranscription de cette merveilleuse citation sur la beauté, que vous aviez sous les yeux dans la chambre au tilleul ? Je n’ai pas pu la prendre au vol. D’avance je vous en remercie (...).
Le 12 août 1979 meurt Gilbert Cesbron auquel Monique s'est attachée. Le Soir dans son édition du 18 août lui cède la parole pour évoquer cette disparition sous le titre : « Carte blanche. Un homme est mort par Monique Detry ». Monique écrit alors: « Par un matin d'été, par un matin dimanche, un homme a disparu. Parti pour d'Outre-monde avec, dans ses bagages, des provisions de tendre, et du "bonheur de rien".Parti pour retrouver le rire de l'enfance, et le petit garçon qui a si bien su l'attendre. Gilbert Cesbron est mort. pourquoi dit-on "est mort"? C'est un coeur vivant qui a fui de sa cage! Vivre d'aimer, et ce fut pour lui tout le charme d'écrire, vivre d'aimer est aujourd'hui pour lui, nous en faire vivre. J'aime donc je suis; Voilà mon commencement et ma fin. Si le cercle est fermé, ou du moins le paraît, puisque le temps est rond, je ne veux faire usage d'aucun imparfait. A l'écume, je préfère la vague; aussi, est-ce non seulement à sa mémoire, mais à son intention que j'écris ces lignes comme le premier bonjour du matin éternel. On n'écrit pas aux morts, c'est aux vivants que l'on s'adresse. Tous vivants, là-bas comme ici! Ils sont tous vivants: ils ont tous besoin de notre amour. Partir n'est pas quitter. Sur la route, il faut sans cesse vivre autrement: accepter le temp, apprendre l'espérance, vivre en état de gravité. C'est important la gravité ; elle est l'ancre du fragile, celle qu'il faut jeter lorsqu'on fait halte en haute mer. Un homme est mort et personne n'y peut rien. La mort, chagrin universel, en ec sens qu'elle nous atteint tous; mais individuel, jamais tous en même temps, la mort n'est que l'envers du monde.Lorsqu'elle atteint les autres et que nous les aimons, elle met à vif, et pour toujours, une part de nous-même qui ne pourra plus désormais que vivre en plein vent. Le courage de vivre et celui de mourir ne sont que les profils d'un unique bonheur, : le bonheur d'être. D'un côté, on l'apprend, et de l'autre, on l'enseigne mais en silence. A lui qui a toujours refusé les honneurs, je n'offre ici que l'attention du coeur, la seule dont il a soif, plus maintenant, celle qui l'aidait à vivre. Bien sûr il a écrit des livres, comme d'autres font du pain; mais je veux dire aujour'hui que cet homme debout, transparent, partagé, cet homme de crépuscule, de douleur et de larmes est un homme de rencontres. Sans doute est-ce cela qui nous le rend si proche. Chause mot est un cri: l'écho de ses semblables, de ses compagnons, d'âme pour qui il a écrit peut-être, et vers qui surtout il n'a jamais cessé d'aller , pour qui il n'a jamais cessé d'être en vérité. "Il n'y a pas de plus grand amour que d e donner sa vie pour ceux qu'on aime". Donner sa vie n'est pas un acte bref, un instant fulgurant. C'est une logue patience, une grande exigence à laquelle il importe de conformer tous les actes d'une vie. Il ne s'agit pas de faire des hommes des héros, encore moins des statues. Il suffit de les aimer, c'est-à-dire de les rendre plus libres, donc plus justes. Non pas frères, mais pères les uns des autres et les prenant dans nos bras sans autre parole que "Mon pauvre petit, je sais... et moi aussi, si tu savais...". Un homme est mort, il ne faut pas tout mélanger. Il appartient au silence des siens qui le vivent encore. Ce chagrin-là a des frontières, des seuils à respecter, des portes qu'il ne faut pas franchir. Sans pourtant séparer l'homme privé de l'homme public, il ne l'a jamais fait, c'est à l'homme public, puisqu'il est écrivain, que va notre attention et notre gratitude. Un livre, c'est l'amour. Il nous en a donné, et la littérature, sans doute, est-ce autre chose... Le dernier don de l'arbre qui meurt est, au même lieu, une graine toute semblable à celle dont il est issu. Puisqu'il nous prête sa vie, puisqu'il nous permet de voir par ses yeux, puisqu'il ne nous quitte pas, puissions-nous refuser la frontière de marbre et lui être fidèle, de cette fidélité, qu'il reconnait comme la seule vraie : le retouver parmi les vivants. Alors, au privilège qu'il reconnaît d'être lu par ceux qui vivent en même temps que lui, ceux qui respirent le même air, s'ajoutera la grâce de la postérité, du moins ce qu'il appelle la postérité. "Ce que j'appelle moi "Postérité", c'est l'humble espoir qu'un jour , après bien des années, une parole que j'aurai écrite atteindra par hasard un être vivant et fera battre son coeur, aidera un êtrc'est cela, et à jamais ; vivant dans le naufrage, ou le partage où il se trouvait seul. Ressusciter par personnages interposés, par amour interposé, c'est cela et à jamais. Aucune rencontre n'est vaine, aucune sans retouvailles. Il faut marcher encore avec son poids de peine. "La vie est alentour, il faut continuer d'être un coeur de vivant guetté par le danger" (J. Supervielle). Debout, pauvre corps! Corps de douleur, corps de cancer, debout vers le rendez-vous de toutes les joies et de toutes les fidélités! Avance vers les retouvailles éternelles à travers ce monde de sang, ce monde où l'orgueil et l'argent croient avoir gagné la partie, ce monde défiguré où les enfants se tuent de dégoût... Avance à la rencontre de l'Amour. Je veux croire qu'il attend l'aurore, sentinelle d'un royaume nouveau. Et si je dis "Bonjour Tendresse", je sais que l'ombre va palpiter de soleil, je sais que la nuit va trember de toutes ses étoiles, je sais? Oh! rien encore. Moi aussi, j'attends l'aurore ».
En septembre, Monique perd sa mère et on imagine aisément la tristesse ressentie par cette artiste à la sensibilité peu banale. Ses relations littéraires se poursuivent longtemps encore. Suzanne Lilar, mère de Françoise, meurt en 1992, et sa fille en 2016. En 2010 encore, des échanges affectueux entre Monique et Françoise témoignent de cette affection amicale faite de douceur et de poésie qui les unit des décennies durant. Depuis 2007, Monique Detry se partage entre sa Vendée de résidence, terre marquée par la Renaissance, la Réforme et la contre-Révolution, ainsi que Paris et Bruxelles où son coeur retrouve toute son affection familiale auprès de son frère Pierre.
P.-E. Detry, La famille namuroise Detry, autrefois de Try, Namur, 2015, pp. 119-120 (avec bibliographie) ; Archives et Musée de la Littérature, 15367/ 19 /2, 3, 4 ; 8499/234, 1-14 ; Cahiers Paul Valéry, Poétique et Poésie, Gallimard, 1975, p. 238 ; Francophonie édition, 1976, pp. 71-476 ; Bulletin critique du livre français, 1979, p. 2101 ; R. Sabatier, Histoire de la poésie française. La poésie du vingtième siècle, Albin Michel, tome 3, 2008, pp. 357, 767 ; D. Pantchenko, Anne Sylvestre : elle enchante encore, Fayard, 2012, passim ; La Cité, 21-22 octobre 1978 ; La Libre Belgique, 15 novembre 1978.